ELLES, les Sirènes de Biển Đông

 

 

 

Quand je l’ai retrouvé sur cette plage de Dai-Lang dans sa cabane, abri précaire au toit branlant de polyéthylène, construit par les enfants du village, elles étaient là, tout autour, resplendissantes de beauté sur leurs socles de sable, immobiles, prêtes à bondir.
Claryce, tout en m’entraînant le long de la plage, obsédé par son pire ennemi, racontait d’étranges histoires.
Possédé par des monstres venus de toutes parts il était très agité. Je le sentais prêt à partir vers un autre monde, à se laisser glisser dans ce confort, cette croyance qu’il y avait autre chose au-delà et que les monstres qui le hantaient allaient devenir une armée de sirènes douces et aimantes sur cette île paradisiaque, à l’image de cette forme mordorée, ce « Nu Habillé » apparu devant ses yeux et qui l’hypnotisait en lui promettant un bel avenir fait de multiples déchets tous d’apparence plus esthétique les uns que les autres.
Derrière nous, le village, déserté, suite à la fièvre de l’Oronavirus, les façades des maisons de béton, les bateaux aux voiles d’or disparus, les bateaux paniers bleus en résine composite abandonnés sur la plage, l’autoroute sur laquelle ne circulaient plus que des véhicules frigorifiques chargés de rapatrier les morts vers les fosses communes.

 

Cabane a l enfant flouteDscn6814 grand

Hébété, il tenait à la main ce livre de Philippe Garnier, Mélancolie du pot de yaourt, y plongeant de plain-pied, marchant à la limite des vagues successives à travers ce qu’il était en train de lire à haute voix.
Chaque chapitre, chaque phrase se concrétisaient sur ce sable jaune.
Ici, cette crevette à cheveux verts, là ce calamar pantoufle, toute une armée de sirènes colorées, sous nos pieds, arrivant par vagues menaçantes, était en train d’envahir la plage.
Telles des sculptures de couleur, des tableaux surréalistes, ces sirènes multicolores se paraient de leurs plus beaux atours pour se faire accepter dans le temps géologique.
Elles flottaient là, entre deux eaux, véritable armée en ordre de bataille ou vraie galerie d’art sous-marin spontanée. Il suffisait de marcher dans les vagues pour sentir autour de nos jambes leurs caresses aguichantes, s’échouer ensuite avec elles sur la plage pour les voir nues, parées des plus beaux plastiques ou tissus in-dégradables.
Certaines, au fil des marées, s’incrustaient dans le sable blond telle cette « Veste Grenouille » ou cette « Jaquette Têtard », ce « Filet à Galets », cette « Barque à Frites ».
A leur appel, Claryce a fini par se laisser aller dans l’eau, attiré par le fond tapissé de carcasses diverses d’emballages attendant leur tour pour remonter à la surface prendre l’air et se parer de couleurs éclatantes.

 

- Que la nature est belle quand elle peut développer tout son potentiel ! me dis-je, tout en pensant à ces films documentaires naturalistes aux si belles images de mondes aujourd’hui disparus.
Là, il est énorme ce potentiel : pots de yaourt, sachets de thé, dosettes de café, paquets d’amandes salées, lingettes indestructibles, cordages polyesters, boites à œuf, barquettes à frite, pailles à boire, verres plastiques, bombes d’aérosols, flacons diffuseurs, chaussures, vêtements polymères, sacs d’écoliers, flacons sanitaires…
« La plupart des emballages qui flottent à la surface des océans ont, dans une autre vie, occupé les rayons et les présentoirs. En quelques instants, la valeur de ces objets s’est inversée. Ils sont passés des Caddies aux étagères de nos maisons, sur nos tables, dans nos poubelles puis aux décharges et aux plages des îles désertes. Devenus indestructibles, ils constituent peut-être aujourd’hui la seule part vraiment durable de la création contemporaine, calamiteuse et d’envergure géologique »[1], disait le texte de présentation de cette exposition unique, omniprésente et universelle parsemant les territoires côtiers du monde, souvent les grands fleuves et rivières, les bords de routes, les abords des villes tentaculaires.Capture 6

EL CAPITAL avait donc réussi à sortir de son trou[2] et comme il savait profiter des situations à son avantage, niant sa responsabilité dans la prolifération des emballages, entreprit de faire payer aux peuples leur récupération. Et, idée géniale de recyclage car il ne savait pas vraiment ou les stocker ni qu’en faire, idée d’envergure planétaire digne de celles des GAFAM de la Silicon Valley, il inventa les GOASM, Galeries d’Ordur Art Sous-Marines et les installa à travers toute la planète.
Des ventes de sculptures et de tableaux commencèrent à s’organiser chez les plus grands galeristes et commissaires-priseurs, pour des sommes atteignant rapidement des sommets. Ainsi, « Sac de plage » se vendit plus d’un million de dollars, « l’Oiseau Barquette » eut également un franc succès, cédé à un cheik des sables pour une somme non dévoilée, le « Canard Polypropylène » et « Robe de Soie Artificielle » furent disputés par les deux plus riches musées : le MAT de New York et le Louvre d’ Abu-Dhabi.[3] Une photo, « Cabane à l’enfant », accrochant particulièrement les regards, fut diffusée en première page des hebdomadaires et tabloïds du monde entier amorçant une campagne de marketing tous azimuts. Au palmarès des œuvres les plus chères du monde, le « Salvator Mundi » de Léonard de Vinci fut largement détrôné par le « Nudus Indutus » (Nu habillé à la bosse), qui atteignit la coquette somme de 500.2 millions de dollars, attestant de la montée en puissance rapide de ce nouveau marché de l’Art.
À la suite, dès que la fièvre « Oronavirus » fut calmée, ce qu’il restait du peuple s’arracha par millions les cartes postales virtuelles de ces sirènes si belles, nouvelle coqueluche à la mode détrônant largement les scores des photos les plus vendues au monde, celles de Marylin et du Che. Les « Cenfamille » de la planète investirent dans cette nouvelle tendance de l’art, qui détrôna rapidement les autres explorations contemporaines. « Land Art » et « Street Art », laissèrent la place à « Ordur Art ». Les touristes – du moins ce qu’il en restait car suite à l’épidémie d’Oronavirus, les paquebots étaient mis à quai, faute de passagers – en quête de selfies, affluèrent sur ces plages de Biển Đông, la Mer de l’Est Vietnamienne, où ces nouvelles galeries « poullulaient » littéralement.


EL CAPITAL s’empressa d’y construire des hôtels destinés à la clientèle internationale envoyée par les agences artistiques du monde entier. Il va sans dire que les touristes « sacqados » n’étaient pas acceptés. L’on risquait gros à se promener sur ces plages sans avoir son « Ordur-pass » distribué par les « Cenfamille » et leurs réseaux internationaux pilotés par les voyagistes Russes et Chinois omniprésents sur cette « Costa Brava Vietnamienne » aux criques rocheuses de sable doux si ensoleillées.
La baignade fut par ailleurs interdite de peur que les corps des baigneurs accrochassent les œuvres disposées de manière si serrées qu’elles en devenaient très fragiles, ce qui conduisit à la construction de piscines toutes plus grandes les unes que les autres et par conséquent à une pénurie d’eau car le ciel n’envoyait plus que rarement ses trombes liquides bienfaisantes pour les sols et les humains.

Hotel

L’Ordur Art banalisé envahissait tout, les routes, les trottoirs, les maisons, les champs, débordant largement de toute limite tracée tellement le monde entier en voulait goulûment. On le rencontrait aussi dans le ventre des baleines ou des requins, ce qui sans conteste représentait une plus value pour le propriétaire de l’œuvre avalée. Ainsi, « Estomac de Baleine Bleue aux Sachets de Chips à l’ancienne » ou « Bidon de Requin Blanc et son flacon de Canard WC », représentaient le nec plus ultra de la décoration des parcs publics, des ronds points à gilets jaune ou des jardins privés. Cet engouement pour les emballages du fond des mers relança, au nom du bien public, la chasse à la baleine et au requin tombée en désuétude depuis plusieurs années sous l’influence d’agitateurs vegans. Les collectionneurs passaient beaucoup de temps à marcher le long des plages, les yeux rivés au sol - et non plus sur leur smartphone, ce qui était embarrassant pour les surveillances - recherchant toutes les variantes de « Ruban au Gobelet » ou de la célèbre « Sirène Crevette Verte ». Les « Mélanges au Bidon Plastique » étaient très recherchés du fait de leurs variations colorées et de l’amas de matériaux emmêlés. On voyait vraiment que l’inspiration de ces sirènes ne datait pas d’hier, ni d’avant-hier mais venait du fond des âges de la période Anthropocène de notre histoire comme en témoignait une des premières œuvres connues, « Tube de Lait Concentré » aujourd’hui devenue très rare.

Les fabricants et revendeurs de détecteurs électroniques de métal exprimaient sur les ondes leur satisfaction d’avoir su reconvertir leur production d’appareils devant ce nouvel engouement de recherche souterraine : les nouveaux « détecteurs à polymères » s’arrachaient à n’importe quel prix, au marché blanc ou au marché noir, peu importait. 
Cette nouvelle fièvre de l’Art avait détrôné définitivement la fièvre de l’Or.

 

 

 

Melange au bidon plastiqueUn mix au bidon vert

Voir une collection sur : http://www.intemporaris.com/album-photos/vietnam/monstres-de-la-mer/

 

 

EL CAPITAL, Sérial Killer avec ses sirènes aguichantes, avait à nouveau envahi ce monde et en était redevenu maître. L’Oronavirus, le trou noir des îles paradisiaques, le Bayon, les chutes de Don Koné[4], d’autres encore n’avaient pas suffi à l’éliminer.
Dans ses moments de lucidité, Claryce près de sa cabane de plastique, hors de ses mondes, ne doutait pas de ses capacités de commissaire. Tel Sisyphe poussant son rocher, il devait sans arrêt chercher une nouvelle solution. Connaissant ses goûts artistiques, il lui vint l’idée de prendre son adversaire à son propre piège : l’EMBALLER. Un bon emballage en forme d’orgasme cardiaque ficelé par les sirènes, celles-là mêmes qui faisaient sa puissance, ne serait-ce pas un moyen d’en finir avec cet individu ?
Justement, ce « Nu habillé à la bosse » allongé sur le sable se mit à séduire EL CAPITAL qui ne dédaignait pas les corps zébrés tels les panthères ou autres tigresses et qui se laissait volontiers courtiser et caresser par ses propres sirènes plus que de raison.
- Trop de sirènes tuent la sirène, me dit Claryce, citant un proverbe célèbre et je vous laisse imaginer la suite.

Nu habillé à la bosse - Plage de Dai-Lang - Anonyme
Nu a la bosse

Tableau des monstres 1

[1] Mélancolie du pot de yaourt – Méditation sur les emballages ; Philippe Garnier, Ed Premier Parallèle – 2020 – Version numérique.

[2] Cf. Nous, roi de Bistromanie - même auteur.

[4] Autres aventures de Claryce dans sa guerre contre EL CAPITAL.