Vieja Havana

  • Par guycatalo
  • Le 17/09/2018
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Habana Vieja et Centro Habana

 

Propriété de Costa Cruiser, le « Norvegian Sky », venu de Floride est un paquebot de tonnage moyen affecté à des croisières hebdomadaires reliant Miami, La Havane et les Bahamas. Départ tous les lundis à 17h du port de Miami Dade, arrivée dans la rade de La Havane à 8h le lendemain matin. Un visa touristique suffit pour embarquer. Un des effets du rapprochement récent entre les USA et Cuba.

51 ans à peine, râblé, plutôt massif, chevelure blonde bouclée des descendants d’immigrés irlandais, Roberto Ignatius Patterson JR avait entamé quelques temps  auparavant des démarches pour revenir en touriste à Cuba et réussit à contourner les embûches empêchant les Étasuniens de se rendre dans l’île encore sous embargo depuis 1961, ce blocus le plus long et le plus drastique du monde, mainte fois dénoncé par l’ONU.
Mêlé aux passagers qui descendent la passerelle en groupes compacts derrière les guides agitant des petits drapeaux de couleur, RIP2, encore sous le charme de la nuit passée sur ce bateau réputé pour sa vie nocturne, ôte ses lunettes noires, présente son passeport canadien obtenu grâce à ses connaissances dans le « Service ».
« Roberto ? Mexicain ? Cubain ? Little Havana ? lui demande le policier, son passeport à la main.
 - Ma mère était cubaine, je suis du Boulevard St Laurent, vous connaissez la Bodeguita de Montréal »
Les préposés à la police du port veillent surtout à ne pas heurter les passagers des paquebots qui vont visiter Vieja Habana, véritables fontaines à devises, à peu près tous les jours de chaque semaine de l’année. 

Se détacher du groupe tout à l’heure puis se perdre dans les rues aux façades délabrées de Centro Habana ne sera pour RIP2 qu’un jeu d’enfant mais il faut se méfier, si le passage du poste est facile, de nombreux indicateurs de la « Secreta » sont présents sur les quais et surement un ou deux d’entre eux vont se mettre en filature discrète sur ses traces et ne le lâcheront pas.
Le circuit des groupes du paquebot est immuable : Calle Obispo, Hôtel Ambos Mundo, Floridita, repas de midi à la Bodeguita del Medio, puis place de la Cathédrale, relève de la garde au fortin O’Reilly, fin d’après midi dans le quartier Centro Habana, Callejon de Hamel, repas du soir au restaurant Guarida, calle Concordia  créé sur les lieux  du tournage de « Fraise et Chocolat » , puis Cabaret Parisien de l’ Hôtel Nacional pour le French Cancan, et retour en bus au paquebot à une heure avancée de la nuit.
Le cruiser repart le lendemain à 6h pour les plages d’une île privée de la compagnie Costa aux Bahamas.

Visite d’une Havane sans révolution où l’on ne parle que de vieilles pierres, de cigares et de cocktails au rhum, de musique, folklorique et moderne, de jolies filles et d’Hemingway, comme au bon vieux temps…

Calle Obispo, il y a beaucoup de monde cette fin de matinée, d’autant que deux paquebots sont amarrés aux quais aujourd’hui.
A l’Ambos Mundos, pendant que le groupe monte dans les étages voir la chambre 511 d’Hemingway, RIP2  s’attarde au bar devant un daïquiri et discute avec le barman. Il sait que les indicateurs ne sont pas rentrés dans le hall et ne peuvent le voir de l’extérieur. L’hôtel propose une bonne connexion internet. Dans le salon, affalé sur les coussins des canapés anciens et profonds, un couple, visiblement français, tapote sur un ordinateur portable, elle a posé sa casquette vietnamienne rose sur la table et lui porte seulement un teeshirt marqué « Angkor vat ».
Accoudé distraitement au bar, l’américain revoit en accéléré quelque séjour militaire en Asie du Sud-est.
Dans un moment le couple sortira par la rue Mercadera, une autre rue piétonne moins fréquentée mais nettement plus intéressante à leurs yeux : belles façades, grands espaces d'expositions diverses, confortablement installées dans des lieux anciens bien rénovés : Maison de Guayasamín, Maison du Mexique, Maison de l’Afrique, Maison Obrapia, toutes ces anciennes demeures restaurées, joyaux d’architecture baroque coloniale.
Musée de Bolivar, le héros des Indépendances d’ Amérique Latine. Dans le couloir, un panneau rappelle ces mots de Evo Morales prononcés pour les 200 ans de celle de la Bolivie qu'il féta à Sucre en 2009, sans le gouverneur de province qui venait de fomenter un attentat contre-lui, payant des mercenaires européens :
"Independencia de los espagnoles no es Independencia des los indios (Quechuas, Aymaras, Mapuches...)
Une belle balade qui se perd dans les rues populaires jusqu'au Mole de la Luz, point de départ des barges plates traversant la baie vers Casa Blanca ou Régla. Ils reprendront le bus 35 pour rentrer au Vedado dans l’appartement loué pour la semaine.

Aucun risque pour RIP2 de revoir ce couple de voyageurs qui, le soir a invite Julio et Marvelà au petit restaurant de quartier, calle C pour une soirée agréable de discussion avec ces cubains de classe moyenne : le mythe de l'immigration, le clinquant de la société de consommation, les conditions de vie à Cuba.
Julio et Marvelà sont propriétaires au Vedado, d'une petite maison qu'ils rénovent, bientôt terminée. Julio gère une boutique de commerce de produits d'entretiens. Marvelà semble bien défendre le gouvernement dans son statut social de femme cubaine ayant connu jeune la révolution. Elle adore les orchidées et plus tard leur montrera sa belle collection.
Lydia, la sœur de Julio vit à Lyon et leur a loué son petit appartement en rez de chaussée dans une maison partagée- elle en est aussi propriétaire. Leur fille (15 ans)  qui fait une courte apparition est en 4ème et veut être orthodontiste. Toutes les études sont gratuites, complètement « sauf la tenue obligatoire qui coûte demi peso cubain » dit Marvelà en riant.
Une des meilleures inventions de Cuba, c'est surement l'école gratuite pour tous. (99,99% de scolarisation (PNUD).


En bordure de trottoir  du « Parque Central » sont garées les six « Harley » d’un modèle récent. Assis sur un banc face à la statue de José Marti, RIP2 écoute distraitement les groupes de cubains passionnés qui se disputent à propos du dernier match de Base Ball, concentre son regard vers les reflets luisants du soleil couchant sur les calandres des motos, calcule la puissance des charges nécessaires.

« Pas d’explosion ce soir, c’est dans quelques jours que tout va commencer, j’ai un anniversaire à fêter. »

Il revoit défiler sa journée, les arrêts tranquilles dans les boutiques de la rue Obispo devant les objets souvenirs estampillés Che Guevara, un des principaux produits touristiques pour Cuba, le traditionnel « Papa Doble », daïquiri façon Hemingway, et la queue pour les selfies, la main sur l’épaule de la statue de bronze du romancier accoudée au bar du Floridita, la pause à l’ombre des arcades de la place de la cathédrale, le fort O’Reilly pendant la relève de la garde, le repas en compagnie du fac-similé du Buena Vista Social Club à la Bodeguita del Medio : mojito, ceviche et plat traditionnel de « cerdo asado » aux frijoles accompagné de vin espagnol de la Rioja …
C’est au Callejon de Hamel qu’il a choisi de quitter le groupe, les deux entrées/sorties principales, la foule dense de touristes et les nombreuses maisons à plusieurs issues facilitant l’opération.
Arrivé sur l’avenue Neptuno, il s’est senti libéré de l’éventuelle filature, a prolongé par quelques allers-retours pour vérifier qu’on ne le suivait plus et s’est dirigé vers le Parque Central.
Ce n’est pas la première fois qu’il vient à La Havane, il a déjà parcouru ces rues aux façades lépreuses ou complètement délabrées, sous ces échafaudages de rénovation ou ces renforts en poutres de bois posés sur les trottoirs, les panneaux indiquant les passages dangereux sous les galeries aux belles colonnades, les trous dans les trottoirs ou sur le goudron de la chaussée, les tas de décombres non évacués, les palissades métalliques des chantiers interminables en cours.
Il a retrouvé là une Havana Vieja perpétuellement en travaux qui lutte contre la dégradation de ses immeubles grâce à l’afflux des devises touristiques étrangères.
Mais cette fois, il n’est pas revenu en mission officielle…

Un peu plus tard, les motards arrivent, un petit groupe d’hommes rigolards, vêtus de cuir, entourant une jinetera qui leur sourit et s’assied sur un des sièges passagers en plaisantant.
« Mi amore[1], rendez-vous au Vedado ! » lance-t-elle en ajustant son casque à visière. Les motos démarrent en trombe sous les centaines de regards, envieux ou ulcérés, des clients attablés sous les colonnades de l’Hôtel Inglaterra à côté du Grand Théâtre National.


Derrière l’esplanade de la copie conforme du  Capitole US érigé sous Batista et en rénovation, RIP2 hèle un vélo taxi qui va lui faire parcourir quelques rues de Centro Havana non touristique et le quartier chinois. Le conducteur est un jeune gars qui vit la débrouille et apprend des mots de français et d’anglais :
« 3 CUC por dia para alquiler la byke et je gagne 15 CUC" (14€ environ) di-il en frangnolglais, "çà paye bien mejor with the tourists »

Son vélo est assez délabré, roues presque carrées et les nids de poule sont nombreux... Hâbleur et jovial, il essaye de sympathiser et RIP2 fait mine de s’intéresser tout en cherchant une petite rue en impasse donnant sur Escobar.
Centro Habana, ce vieux quartier est très peuplé depuis que toutes ces maisons bourgeoises ont été partagées en plusieurs appartements et attribuées aux habitants des anciens bidonvilles qui en sont devenus propriétaires. La vie est aux balcons, aux fenêtres ou dans la rue, boutiques, étalages, petits marchés des cubains, une atmosphère très vivante et très conviviale. Ce quartier de la débrouille en cours de rénovation ou quasiment en ruines, contraste avec la partie rénovée touristique.

« Aqui !... para te Chico ! Espéra me aqui !» dit-il en espagnol.
C’est l’impasse qu’il recherche.

Rapidement il entre dans un couloir au plafond consolidé par des madriers de bois vermoulus, aux murs crasseux et délabrés, son regard croise des fils électriques entremêles, branchés à des compteurs multiples, des canalisations rafistolées, une vieille affiche « Hasta la victoria siempre ! » et il disparait par une porte à la grille rouillée.

Un moment après il ressort de la ruelle un sac de sport à la main, jette un œil à droite et à gauche,
« Vamos » dit-il en remontant dans le vélo-taxi qui va sortir de ce quartier vers le parc « El Curita » et la station des cyclos. Au-delà, les vélos-taxis ne peuvent passer dans les avenues à la circulation automobile dense et bruyante, également très polluante et qui n’arrangerait surement pas leurs poumons s’ils venaient à y pédaler.
En touriste accompli, RIP2 paye 10 CUC, très largement au dessus du prix, puis  se laisse draguer par le chauffeur d’une Cadillac de couleur rose qui lui propose un tour de Malecon et qui va l’amener ensuite au Vedado près de la rue 17 où il a retenu une chambre dans une « Casa Particular » discrète.

Dans sa chambre, le sac ouvert, il vérifie : quelques vêtements, des effets divers et surtout les charges pour la première explosion.


[1] Expression familière et traditionnelle très  courante à Cuba.

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